À l’approche des 40 ans de la loi Badinter (5 juillet 1985), le contentieux des accidents de la circulation continue de nourrir la jurisprudence. Dans un arrêt du 19 juin 2025, la deuxième chambre civile de la Cour de cassation rappelle une règle fondamentale souvent mal comprise : la faute de la victime conductrice ne peut exclure son indemnisation que si elle a contribué à la réalisation de son dommage.
L’affaire : un motard face aux règles de la loi Badinter
Les faits sont classiques mais instructifs. Le 19 avril 2014, un motocycliste est victime d’un accident impliquant un autre véhicule. Après expertise amiable, il assigne l’assureur adverse en indemnisation.
La cour d’appel d’Aix-en-Provence retient que le motard a commis une faute exclusive de tout droit à réparation – probablement un franchissement de ligne médiane. Verdict : pas d’indemnisation.
Erreur de droit, sanctionne la Cour de cassation, qui casse l’arrêt et rappelle les règles applicables.
Premier principe : même fautif, un conducteur garde droit à indemnisation
La révolution de 1997
Depuis l’arrêt de chambre mixte du 28 mars 1997, la règle est claire :
« lorsque plusieurs véhicules sont impliqués dans un accident de la circulation, chaque conducteur a droit à l’indemnisation des dommages qu’il a subis, sauf s’il a commis une faute ayant contribué à la réalisation de son préjudice »
Cette solution a révolutionné le droit des accidents de la circulation en abandonnant l’ancienne jurisprudence qui refusait toute action au conducteur fautif contre un conducteur non-fautif.
Pourquoi ce changement ?
L’ancienne règle créait une inéquité flagrante : pour être indemnisé, un conducteur fautif devait prouver soit son absence de faute (mission impossible), soit la faute de l’autre (difficile si on est soi-même fautif). Cette logique réintroduisait subrepticement une analyse de la faute dans un régime pourtant objectif.
Désormais, peu importe qui a causé l’accident : chaque conducteur a droit à réparation, sauf exception.
L’exception : la faute qui contribue au dommage
Pas n’importe quelle faute
Pour exclure ou limiter l’indemnisation d’une victime conductrice, sa faute doit réunir deux conditions cumulatives :
- Existence d’une faute (violation du code de la route, imprudence…)
- Lien de causalité avec le dommage subi (et non avec l’accident)
Une distinction capitale : accident vs dommage
Cette distinction est cruciale. Exemples :
- Ne pas porter de casque : ne cause pas l’accident mais peut aggraver les blessures
- Conduire en état d’ivresse : peut causer l’accident ET aggraver les dommages
- Franchir une ligne médiane : cause l’accident mais pas forcément tous les dommages
La Cour de cassation exige que les juges recherchent spécifiquement ce lien de causalité, sans se contenter d’une présomption.
L’erreur fréquente des juges du fond
Le piège de l’arrêt du 9 mars 2023
L’arrêt commenté révèle une confusion récurrente chez les juges du fond, alimentée par une mauvaise lecture d’une décision du 9 mars 2023.
Dans cette affaire, la Cour de cassation avait censuré une cour d’appel qui s’était « référée à la cause de l’accident et non à la seule gravité de la faute » pour exclure l’indemnisation.
Une méthode en deux temps
La bonne méthode suppose un raisonnement séquentiel :
1ère étape : Y a-t-il une faute de la victime en lien causal avec son dommage ?
- Si non → indemnisation intégrale
- Si oui → passage à l’étape 2
2ème étape : Quelle est la gravité intrinsèque de cette faute ?
- Faute légère → réduction partielle de l’indemnisation
- Faute grave → exclusion totale possible
Les enjeux pratiques pour les victimes
Un espoir même en cas de faute
Cette jurisprudence offre un espoir réel aux conducteurs fautifs : même responsable de l’accident, une victime peut obtenir réparation si sa faute n’a pas contribué à certains de ses dommages.
Exemple concret : Un conducteur grille un stop, provoque un accident mais porte sa ceinture. Sa faute cause l’accident mais n’aggrave pas ses blessures → indemnisation possible.
L’importance de l’expertise
L’analyse du lien de causalité entre faute et dommage devient cruciale. Les expertises médicales doivent distinguer :
- Les dommages liés à l’accident lui-même
- Les dommages aggravés par le comportement de la victime
Les conseils du cabinet Politano Avocats
Pour les victimes :
- Ne pas renoncer à une action même en cas de faute
- Faire analyser précisément le lien causalité/dommage
- Distinguer les différents postes de préjudice
- Se faire accompagner par un avocat expert en droit civil & droit de la circulation en cas de contentieux
Pour les assureurs :
- Prouver le lien de causalité faute/dommage
- Ne pas se contenter d’invoquer la responsabilité dans l’accident
Une jurisprudence qui protège les victimes
Cet arrêt s’inscrit dans la philosophie protectrice de la loi Badinter. Quarante ans après son adoption, le texte continue de privilégier l’indemnisation des victimes, même fautives.
La règle est claire : être responsable d’un accident ne prive pas automatiquement du droit à réparation. Seule une faute ayant effectivement contribué au dommage subi peut justifier une réduction ou exclusion d’indemnité.
Une leçon à retenir pour tous les acteurs du droit de la circulation : l’analyse de la causalité reste plus subtile que la simple recherche de responsabilité dans l’accident.



